L’Appartenance Pour une École qui soit organisée comme groupe ou communauté réelle d’appartenance de base.

 

Dès l’enfance, pour se ressentir être humain, l’individu a besoin d’éprouver son appartenance à un groupe. Si cette expérience de l’appartenance lui est donnée à vivre, c’est que ce groupe fait société[1], ce qui, notamment, naît de la rencontre avec des prédécesseurs qui font figures d’identification valorisées par le groupe, ce qui stimule l’aspiration à grandir et à prendre place parmi les autres.

Dans le monde contemporain, pendant la bien longue période du passage adolescent ou du travail psychique de grandir, le groupe d’appartenance offre à l’individu un environnement où il peut se reconnaître dans les autres et se sentir reconnu. Ainsi, la quête de reconnaissance de chacun trouve du répondant qui soutient le sentiment de la réalité de l’existence : l’individu ne reste pas au bord de l’effroi du vide et de l’abîme des angoisses primaires.

Le premier groupe d’appartenance est la famille, sous condition qu’elle soit affiliée à un ensemble social plus vaste. Le deuxième groupe social de base est l’École. Ici, le concept d’École représente l’ensemble des structures de socialisation et d’apprentissages, scolaires et socio-éducatives, dans et hors de l’École où des aînés, des adultes, des prédécesseurs sont là. Ces structures médiatisent la société dans son ensemble auprès des plus jeunes. Leur mission est de prendre soin des enfants des nouvelles générations pour les aider à grandir. À cette fin, ils se font les intermédiaires entre le patrimoine culturel collectif et les enfants. Par des mises en activités et nombre de pratiques culturelles, tant individuelles que collectives, ils initient les plus jeunes. Au cours de ces activités, les plus jeunes sont avec des aînés et des pairs avec lesquels ils pratiquent et découvrent le plaisir de faire, d’apprendre et de réussir à fabriquer et à utiliser des objets, tout en développant de nouvelles habiletés dans des rapports de transmission et d’entraide.

Par définition, un groupe d’appartenance fait fonction de communauté pour ses membres. Soulignons que l’on abuse du terme de communauté éducative dans le monde de l’éducation, ce qui discrédite les paroles des grands. En effet, le terme de communauté désigne une formation sociale dont les éléments sont liés par ce qui fonde leur « en-commun », c’est-à-dire par ce qu’ils ont et font en commun ; pour ce faire, ils disposent d’un territoire propre où les membres font ce qu’ils ont à faire ; en France, ce territoire de l’éducation est généralement confié par les institutions publiques qui résultent de conventions antérieures du fait de l’histoire collective. Le groupe d’appartenance est éprouvé lorsqu’il y a, pour chacun, la possibilité et l’envie de dire « nous », sans exclure, et que chacun est fier de dire « nous », et pas obligé de dire « nous » ; le sentiment d’appartenance n’est éprouvé que si l’individu sent confusément qu’il a sa place et si son angoisse socio-existentielle  — ou ontologique —d’insignifiance sociale se trouve comme enchâssée dans son expérience sociale réelle, ce qui lui procure le sentiment indispensable d’être utile et d’exister et de compter pour les autres.

Cet éprouvé de la réalité de l’appartenance et du groupe d’appartenance n’advient que si sont créées les institutions suscitant de fortes interactions quotidiennes entre les membres. Ces interactions se produisent par des modalités de travail sollicitantes et un fonctionnement social approprié. Sans ce fonctionnement concret comme communauté d’appartenance, l’École ne peut remplir ses missions ; quand il en est ainsi, elle abandonne les enfants car elle les laisse seuls aux prises avec d’autres appels à faire groupe. Pourtant, nombre de ces autres appels sont comme les chants des sirènes évoqués dans les contes et légendes qu’on lit ou lisait aux enfants. Non encadrés par des rituels comme dans le cadre des sociétés antérieures de culture traditionnelle, ces groupes, dits de pairs, sont en fait des groupes « contre », des groupes qui excitent la dynamique pulsionnelle de l’adolescence excitée par la tentation de l’extrême. Que ces groupes existent est inévitable. Mais qu’ils soient les seuls à se constituer comme « groupe-attracteur » montre que ceux qui ont mission de prendre les décisions en matière de politique publique d’éducation ne prennent pas en compte certains acquis du savoir, ce qui les empêche de se mettre en position de penser.

Or, ces groupes sont des « groupes-contre », du fait de l’envie destructive de l’obscur objet du désir auquel on n’a pas accès, qui pousse à vouloir avoir ce que l’on ne peut pas être. Mais, être et avoir ne sont pas équivalents. Trouvant leur moteur dans la haine de l’objet, de l’autre et de soi, ces pseudo-groupes « contre » sont donc à la fois contre soi-même et contre la société. Par leurs discours ou absence apparent de discours, ils entrent en résonance avec deux des caractéristiques de base de la problématique adolescente. En effet, on y trouve, d’une part, le besoin de s’opposer à l’autorité des parents, des adultes ou à l’ensemble des prédécesseurs — ceux-ci étant vécus comme des empêcheurs d’être et de vivre, des humiliateurs, d’où l’utilisation fréquente et manipulatoire de l’imaginaire leurrant de la thématique des frères ou du groupe des égaux. Cette thématique repose sur le déni de la différence des générations et d’autres dénis de réalité. Elle développe une auto-idéalisation aveuglante de soi et des faux-frères qui fournit à leurs membres le sentiment illusoire qu’ils  se sont libérés de toute tutelle, de toute emprise — d’autre part, l’attrait pour la perfection, la pureté, l’entièreté, l’extrême, ce qui correspond à une construction défensive contre l’angoisse socio-existentielle d’insignifiance sociale et l’angoisse de ne rien valoir du tout. Et, comme le meilleur, le parfait, le pur ne sont du domaine de possible, on peut se retrouver aisément manipulable et disponible pour l’extrême opposé et se laisser choir dans l’attrait pour le pire, l’extrêmement pire étant lui possible. On le sait avec les totalitarismes du 20e siècle.

C’est pourquoi, il est impératif de modifier les formes sociales d’organisation de l’École qui font appel au discours sans correspondance cohérente avec les pratiques. Sans ce changement radical, qu’il est urgent de promouvoir à l’École, eu égard aux désorganisations  familiales contemporaines aux facteurs multiples, qui résultent notamment du fait que toutes les familles ne font pas groupe d’appartenance, parce qu’elles ne sont pas elles-mêmes affiliées à un groupe social et culturel d’appartenance plus large, nombre de jeunes, rattachés à rien, se trouvent dans des impasses psychiques et sociales. C’est pourquoi ils sont disponibles pour écouter les « Joueurs  de flûtes » hypermodernes qui leur promettent l’apothéose dans la mort en entraînant des destructions massives à la dimension de l’immensité de leurs angoisses archaïques et de leurs souffrances associées tout aussi démesurées. La mort est une délivrance.

C’est ainsi que nombre de jeunes ou de moins jeunes, privés de l’environnement adéquat pour grandir, forment des proies pour ces joueurs de flûtes, ou sirènes de notre époque, qui leur proposent un pseudo-groupe d’appartenance, exclusif et excluant où, finalement, il n’y a de place pour personne, puisque la seule porte de sortie est la mort.

Une Refondation de l’École de la République qui ne prend pas en compte ces données de réalité fort complexes, ici succinctement exposées, est une chimère, une preuve d’ignorance, à moins que ce ne soit par méconnaissance et absence de compréhension de ce que veut dire le sens de la responsabilité éducative.



[1] – Rappel du titre du Feuillet N° 1 : « Tu es Charlie »

[2]– Sirota, A. (2013). « Le sentiment social : conditions d’émergence et de développement », École – Formation – Territoire, coordonné par J.-L. Villeneuve, Paris, Éditions Le Manuscrit, p. 45-68.

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