ANDRÉ SIROTA | Janvier 2026

Le désir galopant du prédateur en Politique

Résumé

Certaines attaques contre les liens interhumains, que nous désignons aussi à l’aide du concept, plus philosophique que psychologique, d’attaque nihiliste, perpétrées dans des espaces politiques, ou dans des groupes ou des organisations, provoquent sidération, culpabilisation et paralysie. Ces effets, tant individuels que collectifs, sont propices à l’ascension des plus disjonctés ou égarés des êtres humains candidats prédateurs ou déjà élus et parvenus, aux responsabilités centrales, via des élections plus ou moins manipulées.

Le processus de sidération s’apparente à une forme d’hypnose collective. Elle opère comme une défense contre la reconnaissance de ce qui est en train de se produire. Reconnaître que l’on se laisse prendre dans un lien d’emprise perversivante serait trop douloureux. Ce serait reconnaître une sorte de défaite narcissique.  C’est ainsi que se produisent des résistibles ascensions aux charges centrales, dans les groupes ou les organisations. Face à l’énergie qu’il faudrait déployer pour neutraliser de effets de telles attaques, et une forme de violence qu’il faudrait exercer sur soi-même pour agir, on laisse faire, alors qu’il est encore temps de réagir, sans se situer en symétrique, sans intervenir à son tour sur le registre de la contre-attaque perverse.

En toute occurrence, n’est pas grand prédateur de société qui le veut. Déjouer de telles attaques est possible, si l’on comprend les processus à l’œuvre, et si l’on s’y prépare afin de n’être pas complètement pris au dépourvu lors d’évènements irruptifs bien ordinaires au fond, puisque révélant des parts bien sombres mais connues de l’humanité. L’écrit, qu’annonce ce résumé donne des repères pour comprendre et pour trouver en soi des ressources utiles pour neutraliser de telles attaques.

Avant-propos

Face à l’offensive quasi généralisée à l’encontre des sociétés démocratiques dont l’armature est l’État de Droit, lequel donne tout son sens au signifiant société, nous proposons une lecture des grandes inclinations psychologiques nihilistes qui animent les grands prédateurs contemporains qui parviennent au faîte du Pouvoir politique. Qu’ils professent une idéologie ou une autre. Qu’elle soit trompeusement avantageuse ou clairement mortifère, excitant la tentation du pire tout en faisant miroiter qu’après la purification, tout ira mieux, celle-ci n’est qu’alibi.

Soulignons que dans le champ des systèmes d’idées, le terme idéologie, qui est polysémique, a aussi une définition particulière observable dans son usage par les prédateurs. Elle correspond à une rationalisation défensive utile pour servir de paravent à un fonctionnement psychique fondé sur un déni plus ou moins général de réalité. Dans cette occurrence, sa définition est la suivante : l’idéologie est un système d’idées fausses, saturé en principes erronés d’explications du monde. Par ce type de rationalisation, les prédateurs masquent leur irrépressible besoin, les dirigeant de l’intérieur à leur insu, de lutter contre le lien social et politique — dont ils redoutent le pire pour eux — alors qu’il relie entre eux tant leurs contemporains que les générations entre elles.

À cette fin, nous allons dresser un portait-type de ces grands prédateurs. Nous appuyons ici sur les résultats de travaux scientifiques entrepris avec des groupes de taille plutôt restreinte, jusqu’à une quarantaine de membres, dont des participants avaient eu à éprouver, observer, analyser et reconnaître, avec l’aide d’un tiers analyste, quelques-unes des parts sombres de l’être humain. Celles-ci se manifestent parfois d’elles-mêmes, par le mode d’être au monde et en relation de participants qui ne parviennent pas complètement à cacher leur jeu. Plus généralement, nous les découvrons à l’écoute des descriptions précises que parviennent à en donner, grâce aux questions qui leur sont posées, celles ou ceux qui ont été pris pour cible, plus ou moins cruellement, dans leur quotidien professionnel ou associatif.

Cet écrit s’appuie aussi sur des œuvres d’écrivains et des récits de vies de déportés en différents systèmes totalitaires (Cf. notamment : Antelme, 1 & Rossi, {29}).

Informé des données apportées par ces différentes approches, tout en prenant aussi en compte le matériel verbal que les médias exposent en restituant les propos tenus par de célèbres prédateurs, nous suggérons au lecteur de considérer, à titre d’hypothèse, que les conclusions issues de travaux conduits dans des groupes aux effectifs plus ou moins restreints, peuvent être transposées aux grands ensembles sociaux. Transporter aux scènes publiques, bien plus vastes, les résultats d’observations effectuées dans les espaces sociaux restreints, nécessite de recourir à des hypothèses relatives au scénario familial dans lequel, enfants, les prédateurs ont grandi. Sur ce plan, une hypothèse suppose que la cellule familiale façonne la représentation du monde de tout nouveau-né. Elle modèle la relation de soi aux autres et au monde et forge la représentation de la place à laquelle l’individu aspire pour se délivrer des tensions suscitées par les résonances énigmatiques résultant des heurts inévitables entre les données qui lui viennent de dedans ou du Soi, et celles qui proviennent du dehors, ou du Non-soi, au cours de tous les mouvements et moments de découverte du monde et de lui-même, que tout être humain non-empêché a l’opportunité de connaître l’expérience.

À partir de cette première hypothèse, nous en proposons une autre : eu égard à la multiplicité des idées et mots, des manières de dire ou des circonstances dans lesquelles un individu s’exprime, nous postulons que les propos qu’un prédateur choisit, quand ils ne s’imposent à lui de l’intérieur, alors qu’il s’adresse aux autres, ainsi que le statut qu’il s’octroie, ne peuvent provenir que d’un esprit forgé dans une histoire psychique et familiale bien particulière présentant une analogie – à découvrir — avec celle des prédateurs que nous avons croisés et dont nous avons pu reconstituer, après investigation, une partie au moins des parcours de vie et du scénario familial. Nous ignorons en effet, pour le moment, le roman familial des prédateurs célèbres dont les médias rapportent les propos. Nous ne pouvons que l’inférer. Cette hypothèse a ses propres limites : en effet, le destin psychique autant que psychosocial d’un individu n’est pas surdéterminé par son scénario familial. Si son influence est certaine, elle n’est pas surdéterminante ; elle peut être tempérée, ou pas, ou bien renforcée, au fur et à mesure des expériences successives de vie que l’individu va connaître. Il n’y a ni causalité unique, ni d’effets automatiques.

Le lecteur souhaitant approfondir les problématiques et les hypothèses ici soutenues pourra lire les œuvres figurant dans la bibliographie qui suit ce texte ou dans les bibliographies des ouvrages ou articles cités en référence.

Rappelons-nous une pensée de Winnicott {34}, que nous tenons pour capitale :

« Dès la naissance (…) l’être humain est en butte à la question de la relation entre ce qui est perçu objectivement et ce qui est conçu subjectivement » (Winnicott, 1951, p. 181). Cette confrontation du Soi et du Non-soi convoque en chacun de nous bien des tensions énigmatiques, tant qu’elles restent impensées. « (…) De la tension que suscite la mise en rapport de la réalité intérieure et de la réalité extérieure (…) » on ne s’affranchit jamais complètement. Toutefois : « cette tension peut être relâchée grâce à l’existence d’une aire intermédiaire d’expérience (…) » (Winnicott, 1951, p. 183), c’est-à-dire un lieu où l’on peut parler avec suffisamment de liberté et de spontanéité avec d’autres. Cette aire est celle de la localisation de l’expérience culturelle ou de civilisation.

Encore faut-il avoir la chance de rencontres opportunes dans des lieux spécifiquement créés pour le travail de culture où il est possible de se forger une expérience et une représentation d’un tel lieu et s’y engager.

À sa manière, Donald Woods Winnicott indique une perspective épistémologique propice à tout travail d’élaboration des tensions qui nous assaillent et nous entravent, à tout travail de libération de l’activité de pensée et d’objectivation scientifique.

– I – Introduction

Dans les rues de nombre de régions de notre monde, dont les images nous sont tous les jours exposées, résonnent de sinistres « bruits de botte ». Des amoncellements de gravats et de blocs de béton brisés ont remplacé de vivantes artères. Autant de visions et bruits qui signalent à qui veut entendre et voir que nombre de dictateurs sèment la dévastation et la terreur chez leurs voisins en les accusant d’actes belliqueux à leur égard. En envahissant le territoire de l’autre, des autres, ces chefs politiques détournent d’eux l’attention vers des gens ou des groupes pris pour proie qu’ils veulent réduire au néant et qu’à cette fin, ils qualifient de nuisibles ou d’hostiles ou de traitres. Cette modalité de détournement sert de voie de décharge éphémère pour leurs surtensions internes. En réalité, aucune libération de ces tensions psychiques n’advient, parce que les sources véritables de leur malêtre sont ailleurs.

Regarder les yeux ouverts les problèmes réels de chaque époque, auxquels tout le monde doit faire face en cherchant à les résoudre par la coopération avec les autres, demandant de reconnaître les autres comme des semblables aspirant banalement aux mêmes devoirs et droits que soi est pour eux une idée bien étrange. Au lieu de voir se déployer volontés et capacités de coopérations et d’humanité, nous assistons avec effroi à une montée en puissance de prédateurs politiques, qui se déclarent eux-mêmes, avec leurs mots, ennemis du progrès et du processus d’humanisation, toujours à reprendre, ainsi que des systèmes démocratiques de gouvernance qui le rendent possible.

Les citoyens des démocraties sont mis en situation d’urgence humaniste, aussi doivent-ils se lever et dire Non, et montrer qu’ils sont en capacité de faire incomparablement mieux que séquestrés par un dictateur.

En transgressant les interdits intangibles parce que fondamentaux, à la base des systèmes politiques des États de droit des sociétés modernes, les massacres de masse des deux grands totalitarismes du 20e siècle ont autorisé la levée de ces interdits chez nombre de personnes fragiles et ont autorisé bien des passages à l’acte les plus extrêmes. Le nihilisme des tyrans totalitaires est toujours vivace. Si depuis la seconde guerre mondiale personne n’a vraiment oublié l’exterminatrice détermination du système totalitaire Nazi {20}, dont quelques égarés dans nombre de pays entretiennent la nostalgie par des mensonges, la mémoire des persécutés, des blessés, des morts {18}, et disparus {23} par millions, s’est émoussée. Comme celle des innombrables dévastations de biens matériels, culturels ou environnementaux. Quant à la terreur du totalitarisme soviétique {28}, quoi qu’elle ait duré bien plus longtemps, sa mémoire paraît paralysée par ses zélés continuateurs qui sont aujourd’hui aux commandes et prolongent l’ère du « communisme réel », malgré le moment Mikhaïl Gorbatchev.

« Je considère, comme inutile — conclut Jacques Rossi {24} — de chercher à savoir lequel des totalitarismes, dans notre siècle, fut le plus barbare, dès lors que tous les deux ont pratiqué la pensée unique et laissé des montagnes de cadavres. »

Parallèlement, s’est diluée l’éthique de conviction, devenue un temps plus vigoureuse avec le sursaut, après la Shoah, de l’instance de la personnalité appelée conscience morale, qui est aussi conscience de culpabilité humanisante, comme on le comprend en lisant Sigmund Freud dans Totem et tabou {14 et 15}. Cette prise de conscience a rendu possible la création d’une Justice supranationale {30}. Par de refoulement de l’Histoire collective parmi nos contemporains, le terreau idéologique favorable à l’émergence de nouveaux prédateurs {10} a prospéré. Bien qu’adultes par l’âge chronologique, ils ne semblent dirigés de l’intérieur d’eux-mêmes que par une instance infantile de la personnalité qu’on nomme le Moi-tout, qui a une utilité défensive dans la prime enfance, alors que le nouveau-né dépend entièrement de la  sollicitude de sa parenté, dont des parents sont parfois dépourvus.

Dans le scénario familial susceptible de fabriquer un futur prédateur, l’enfant est mis à la place d’un enfant-sauveur idolâtré devant réparer son parent de toutes les humiliations subies, depuis des générations souvent. Comme c’est une mission impossible, il ne peut qu’échouer. Il s’ensuit que cet enfant-là est alternativement adulé puis rejeté et renvoyé alors à l’extrême inverse, et déclaré complètement nul. Il est rabattu à la place d’un rejeton destitué. Dans cette épreuve vertigineuse d’oscillation entre le tout et le rien, la formation psychique du Moi-tout, qui a partie liée avec le fantasme d’omnipotence infantile, procure aux individus malmenés une protection provisoire contre l’effondrement. Celui en qui se développera un futur prédateur en demeurera affecté toute sa vie par de profondes béances dans ses assises narcissiques vitales. Son narcissisme de mort {17} prendra le dessus et s’exercera sans entrave. Enfant, et dès l’origine, il est mis à la place d’un autre et non aimé pour ce qu’il était en propre et en devenir. Ce désaveu de sa personnalité potentielle, qui n’a pu ni éclore, ni se déployer, lui a barré le chemin de l’expression de son projet intime, original et constructif. Il ne faut donc pas s’étonner si l’étendue du théâtre du Pouvoir politique dans le monde extérieur, auquel le prédateur se prépare à chaque instant, n’est jamais assez vaste pour constituer pour lui un contrepoids suffisant à son vide intérieur créé par la catastrophe psychique précoce qu’il a subie. Privé ou spolié de son enfance, il la prolonge indéfiniment dans une confusion entre le réel et l’imaginaire. S’il « joue » à sa manière, comme sa parenté s’est jouée de lui, c’est qu’il n’a pas d’autre expérience du lien interhumain, que celle de l’utilisation du lien contre le lien.

Nostalgique d’une époque archaïque {13}1, bien antérieure à celle des Lumières, le grand prédateur contemporain se comporte comme un chef de horde primitive s’appropriant tous les biens et toutes les femmes, tout en parvenant à imposer un nouveau modèle de réussite : celui où le plus fort fait « loi ». Sous cet auspice, le concept de loi n’a plus aucun sens. En effet, l’idée de loi2, dans tout groupe humain, procède de l’idée de règles communes ayant une certaine permanence et sans lesquelles aucune vie sociale et politique n’est possible. Elles résultent de multiples concertations et de délibérations collectives. Chaque membre du groupe concerné y étant également soumis. Or, le monde que le prédateur veut est un monde sans foi, ni loi, sans droit. C’est pourquoi, dès qu’il le peut, il brocarde et supprime toute institution, tout accord ou réglementation issus de l’Histoire, du sacrifice d’une partie des générations précédentes et de délibérations collectives. Que des démiurges nihilistes et obscurantistes existent, rien de nouveau. Que nombre de gens votent pour ces fossoyeurs de l’humanité et pour les valeurs anti-sociales qu’ils proposent, en précipitant le monde vers le pire, est terrifiant.

En ce début du 21e siècle, cette puissante vague a envahi plusieurs pays. Ce type d’ascension peut-il être résistible {6} ? Ou bien, sommes-nous enlisés dans un sillon de régression où mentir, humilier, gruger, assassiner autrui serait l’exclusif modèle enviable à imiter ?

Les travaux auxquels nous nous référons montrent que le désir qui fait galoper le prédateur est hors sol, car il n’est pas en rapport avec le monde extérieur, mais bien plutôt avec le scénario imaginaire, un film, qu’il passe sa vie à se raconter. Son désir relève d’un imaginaire leurrant. Il porte un nom : le désir-totalité. Être tout et ne rien devoir à personne. Ce désir est soutenu par un fantasme : le fantasme d’auto-engendrement.

* * *

– II – Les principales inclinations3 ou dimensions du désir-totalité qui dirige de l’intérieur les prédateurs du grand « théâtre politique », composant ensemble leur portrait-type

L’existence des autres est vécue comme une menace permanente. Pour écarter toute menace, il conçoit autrui comme un simple accessoire manipulable ; tout autre que lui ne peut être autre chose qu’une marionnette à son seul service.

Les autres, nous, vous, nous tous, y compris ceux qui se disent en accord avec le prédateur et croient qu’ils ont décidé, en toute liberté, de l’idolâtrer, tiennent tous la même place dans la vie fantasmatique du prédateur : vous êtes, nous sommes des marionnettes sans esprit, dont il tire toutes les ficelles. Avec l’appareil psychique dont il est équipé, il ne peut concevoir le monde autrement. En ce sens, il est toujours sur la scène où il vous a entraînés et où il joue avec vous comme avec des petits soldats « de plomb », comme si vous étiez dans sa chambre d’enfants, à sa disposition, à toute heure du jour ou de la nuit.

Il recherche la seule jouissance à laquelle il ait accès : la jouissance du nihiliste.

Elle advient lorsqu’il est parvenu à réduire autrui au statut d’accessoire à seul son service. Ce but est atteint lorsqu’il a soumis suffisamment autrui pour le rendre complice de sa déshumanisation en lui ayant retiré la moindre estime de lui-même pour pouvoir se repaître de son narcissisme blessé et de la souffrance extrême qu’il a infligée par la force et le spectaculaire parfois {9}, derrière le masque de la contrition souvent, car le prédateur s’avance le plus souvent masqué. Ça ne veut pas dire qu’il est capable d’empathie et de ressentir la qualité de la souffrance qu’il inflige à autrui. Au fond, nous ne savons pas très bien de quoi il jouit.

L’une de ses inclinations inconsciente le pousse à se saisir de la place de gourou d’un groupe où un fonctionnement en secte est mis en œuvre, orienté vers la mort (Cf. Barret et Gurgand, {3}).

Le destin tragique de la secte du Temple du Peuple en constitue la parabole. Le 18 novembre 1978, en Guyana, un petit territoire d’Amazonie de 15 kilomètres carrés, cette communauté met fin à ses jours, par un suicide collectif prescrit par son gourou, qui s’est conduit comme un chef de horde archaïque. Cette secte vivait là depuis 4 ans environ, dans une forme de communauté agraire créée en 1974 par un dénommé Jim Jones, le gourou. Celui-ci a donné son nom à ce village communautaire, puisqu’il a été appelée Jonestwon. La dynamique de ce groupe, rassemblant des gens ayant rejoint cette communauté en confiant leur vulnérabilité à son chef, renseigne sur les liens d’emprise nihiliste et mortifère que tout fondateur de secte cherche à installer entre lui et les membres de la communauté sectaire qu’il fonde. Cette tragédie de Jonestwon, où près de 900 personnes sont passées de vie à trépas en absorbant une substance toxique, ne doit pas être oubliée. Nous lui donnons la valeur d’une parabole condensant la dynamique groupale tragique où tout groupe totalitaire ou sectaire entraîne ses membres, d’une manière ou d’une autre. Si ceux-ci parviennent à s’exécuter c’est qu’ils sont pris dans une atmosphère quasi hypnotique, c’est-à-dire dans un état psychique ou de conscience rétrécie, un état second, dit-on parfois. Pour avoir perdu leur intégrité psychique. Freud dans son travail sur la psychologie collective et l’analyse du moi {16} dit de l’hypnose qu’elle est comme une foule à deux. Ce qui permet de dire de l’état second dans lequel sont pris, et comme anesthésiés, les individus en foule, fonctionne comme une juxtaposition d’hypnoses à deux, entre l’hypnotiseur et l’hypnotisé. Cet état second de qualité hypnotique est soutenu par une illusion. Celle d’être membre d’une foule de semblables et de ne pas être seul. Cet procédure de gouvernance des consciences est appelée très justement hynocratie par Jianwei XUN {35}.

Dans ce type d’occurrence et dans le cas des grands ensembles sociaux, nous sommes confrontés à des groupes où un noyau constitué d’un nombre important de personnes est nécessaire. Celles-ci font alliance avec leur prédateur en chef, en espérant un jour le supplanter, ce qui incite chacune à être pire encore si possible que leur prédateur-chef. Elles veulent apparaître, en effet, comme la plus digne des candidats à la succession, pour devenir khalife à la place du khalife. Le jour venu. Plus le groupe est grand, plus le nombre de complices du nihiliste en chef doit être important. Tout groupe sectaire est susceptible de connaître une telle dérive collective nihiliste et mortifère.

À titre d’exemple extrait de l’actualité : que fait le ministre de la santé des USA ? Il nie l’existence du patrimoine scientifique sur les maladies infantiles et, sans interdire complètement la vaccination, plus perfidement il met fin à la vaccination obligatoire et donc gratuite des enfants en déclarant les vaccins toxiques pour la santé, alors qu’il condamne des milliers d’enfants à la mort ou à toutes sortes d’infirmités et de handicaps divers. Ce qui retombera d’abord et principalement sur les plus pauvres, puisque les gens suffisamment fortunés sinon très aisés paieront la vaccination de leurs enfants. Mais, si les agents pathogènes des maladies infantiles et les autres se répandent, les risques de contaminations et d’épidémie vont redevenir d’actualité. Le noyau nihiliste qui dirige aujourd’hui les États Unis d’Amérique du Nord, avec des moyens actuels plus diversifiés qu’il y a cinquante ans, fonctionne comme la secte de Jonestwon. Les citoyens américains et ceux du reste du monde devraient le comprendre. Ce destin tragique, que cherchent à provoquer des individus avides de puissance mortifère parce qu’incapables de faire face aux réalités et au vivant, est aussi au bout du chemin dans d’autres régions du monde. Tout le monde sera impacté.

Le prédateur politique veut être élu, pour ne pas révéler trop vite aux peuples anesthésiés, sa détermination destructive, son nihilisme, son obscurantisme

Par son incontestable talent de comédien, avec son sens de l’instant du dire et du mot qui fait mouche, il réussit à berner une partie de ses contemporains dont il cherche les voix, pour se faire élire. Il s’évite ainsi le recours à un coup de force. Ce à quoi il ne résiste pas toujours. Puisqu’être élu par des classes de la population qu’il méprise lui procure un plaisir qu’il ne saurait se refuser. Une fois élu et installé aux manettes du Pouvoir politique, il œuvre pour s’y maintenir coûte que coûte. Il y parvient par la terreur d’État, en éliminant méthodiquement, et non moins cruellement, toute concurrence, toute opposition.

Instaurer et imposer un nouvel État normal en effaçant toute trace de l’état antérieur, pour en créer l’oubli. Créer un nouveau monde inversé ou anormal et le faire durer suffisamment longtemps pour que plus personne n’ait connu l’état normal. À cette fin, il faut supprimer toute permanence.

L’artisan de cette mutation planétaire veut nous acclimater à cette nouvelle ère, afin qu’elle finisse par s’imposer comme un fait de nature et non comme un fait politique. Il œuvre pour faire disparaître toute permanence en tout domaine afin de créer un monde où personne ne peut plus anticiper, faire des choix, s’orienter. Un monde anormal est sans normes stables, il instaure un climat d’incertitude permanente qui finit par devenir, définitivement, « l’état normal ».

Un désir d’éternité l’habite

Hanté par une angoisse de mort plus démesurée qu’en la plupart d’entre-nous, comme pour avoir frôlé la mort de près, lors d’épisodes précoces s’apparentant à des vécus d’agonies primitives {27}, il ressent, à son insu ou non, un immense besoin de prolongation de sa vie ou d’éternité, pour prendre une revanche sur la mort. Il espère que la technique pourra prolonger sa vie. Comme il n’est pas complètement déraisonnable, il sait quelque part qu’il mourra. Mais, afin que justice soit faite pour lui, plutôt que de faire face à ses persécuteurs internes auxquels il ne peut se confronter, il imagine que faire mourir les autres lui assurera de vivre plus longtemps qu’eux.

L’externalisation de ses persécuteurs internes qui, en politique, justifie l’impérialisme expansionniste

Le prédateur est saturé d’objets internes non digérés psychiquement, non-identifiés, aussi demeurent-ils en turbulence, consommant stérilement beaucoup d’énergie. D’où leur rôle de persécuteurs internes via les traces laissées dans sa psyché issues des évènements traumatogènes des premiers temps de sa vie. Ayant besoin de se débarrasser de ce qui le menace réellement à l’intérieur de lui, mais ignorant les expériences précoces et le scénario familial aux sources de son immense malêtre, il projette ses objets-ennemis intérieurs sur les objets du monde extérieur, dont il se sert comme surface de projection ou d’expulsion. Quand un prédateur a besoin du monde entier comme écran de projection et qu’il « joue au bras de fer » contre le monde entier, il nous renseigne, malgré lui, sur l’extravagance extrême de ses angoisses archaïques de persécution et nous alerte sur le chaudron familial qui l’a torturé.

La création et la désignation des cibles à abattre

Pour continuer à donner aux oreilles du Peuple, un semblant de légitimité à ses décisions, afin de capter son assentiment, le fossoyeur en Politique désigne des cibles sur lesquelles tirer : il décrète qui sont les ennemis du « Peuple » ou de la Nation éternelle.

Or, nous sommes tous interdépendants et vivants sur le même sol de la planète Terre. La survie de la planète, donc de nous-mêmes ne dépend que de nos capacités à coopérer utilement par l’augmentation de nos connaissances, de nos capacités de les partager et de les traduire en actes, c’est-à-dire aussi par la création de capacités à neutraliser les prédateurs.

Pour paraître « grand », le prédateur commence par dépouiller autrui de toute qualité

Son arme favorite est celle de la disqualification nihiliste référée à un principe inventé par lui, mais dont il parvient à faire croire à l’existence, quelques secondes au moins. Il a le génie de l’instant propice. Pour sidérer. Il lui suffit de renouveler régulièrement ces instants. Il est suffisamment désinhibé pour cela. Parfois, il se trompe sur la qualité de l’instant ou sur les capacités de ses interlocuteurs. Dans ce cas, il peut être déjoué et dévoilé et perdre.

Il aspire à un statut d’exception. Il se pense être le seul au monde à devoir accéder à ce statut, à l’exclusion de tout autre prétendant. Le fantasme de l’Un l’anime. Il ne souffre pas la concurrence.  Car il est sûr de perdre. Tout autre est donc suspect.

Cette auto-idéalisation et son revers, sa crainte de l’effondrement définitif, structurent inconsciemment  sa vie psychique dont la conséquence est qu’il ne supporte absolument pas qu’on lui résiste. Il ne supporte pas la rivalité. Dès lors, il s’escagasse et fait tout pour déconsidérer autrui ou l’anéantir. Il n’est pas du tout amateur d’alliance. Car, derrière la figure de tout autre, il anticipe toujours que peut se cacher son humiliateur originaire revenant qui l’a fait passer du tout au rien : celui-ci pourrait bien faire irruption une nouvelle fois. Le prédateur pourrait alors subir une réplique, cette fois définitive, de la catastrophe psychique qu’il a précocement subie {26}, qui l’a fait passer du tout au rien, de l’infini au zéro {21}.

Répandre un climat de suspicion généralisée

La suspicion généralisée est nécessaire. Elle constitue une attaque frontale du lien social ou interhumain qui provoque l’impossibilité de la sollicitude, du fraternel ou du sororal. Seul reste le lien à lui-même. Le prédateur fait semblant de lien avec les autres, ou avec une catégorie choisie qu’il a anesthésiée, pour retourner le lien contre le lien {4}, puisque lui-même n’a confiance en personne, ce qui fait que plus personne ne peut faire confiance à personne, ni même à soi, d’où le mécanisme de défense ultime pour survivre de faire au moins confiance à la personne qui détient la puissance politique nécessaire pour tenir la dragée haute au monde entier.

Ce qui nécessite la destitution des fonctions paternelles et maternelles et parentales. Le prédateur ment quand il prétend vouloir protéger la famille et encourager la maternité. En réalité, l’enfant est pour lui un accessoire facile à manipuler dès le plus jeune âge, période propice au conditionnement. Vous avez certainement vu deux suprémacistes blancs s’exhiber avec l’un de leurs jeunes enfants sur leurs épaules, brandis comme un trophée dans des assemblées d’adultes qui ne sont pas faites pour les enfants.

Il est doté d’une redoutable capacité d’intrusion. Un impératif besoin de contrôle total l’anime.

Ce type de protagoniste a des inclinations obsessionnelles. Aussi, a-t-il recours à la force pour contraindre l’autre à devenir prisonnier de son empire ; il cherche à séquestrer l’ensemble de la personnalité sur laquelle il a décidé de régner. L’autre doit s’exécuter, conformément à un schéma qu’il a tracé à son intention. Insidieusement, par un contrôle permanent et des intrusions répétées, il exerce son pouvoir en violant l’intimité de l’autre, «  (…) en brisant les limites de son espace personnel (…) » Il se complaît à s’opposer et à : « contrarier tout projet des autres, (…) à freiner toute initiative qui n’est pas sienne. (…) Incontestablement, son but est d’immobiliser le cours des événements…, de pétrifier ce qui est vivant et d’édifier, en dépit de l’autre qu’il engloutit, un monde monolithique, sans faille, qui a toutes les apparences de la mort » {11}. Mais, dans l’impossibilité où il est d’échapper à la force qui l’assiège et le contraint de l’intérieur, le prédateur ne peut jamais être pleinement satisfait, aussi poursuit-il inlassablement son œuvre destructrice. Sa visée dernière : « est et demeure l’appropriation du désir de l’autre » {11}.

Être le maître des mots, du système de nomination autorisé et des récits

L’un des chemins pour aboutir passe par la gouvernance des consciences individuelles. Comme ce sont les mots et les noms, par lesquels on désigne un objet ou caractérise une relation, qui font exister l’objet, et les rapports entre les objets, et les rapports des êtres humains aux objets, le prédateur veut être le créateur d’un nouveau système de nomination et de causalité. En définitive, il veut une nouvelle langue, une nouvelle représentation ou explication du monde. Dès qu’il le peut, il diffuse et impose un nouveau vocabulaire, bien plus restreint. Puis, un nouveau récit « national », bien personnel. Ainsi, et par exemple, le golfe du Mexique est dénommé. La nouvelle désignation dont il s’est fait le promoteur montre bien l’état d’esprit de ce débaptiseur : l’ensemble des pays des Amériques n’est qu’un seul et même corps, le sien. Il ne saurait donc dépendre que de lui.

L’Histoire et la géographie doivent être réécrites

Il n’y pas que l’actuel qui doit disparaître, l’Histoire, la grande Histoire et la géographie doivent être réécrites. Le prédateur est un révisionniste. Aussi, historiens et géographes doivent être chassés des universités. Tout spécialiste qui ne se conforme pas au récit du prédateur et en démontre l’imposture ou le délire doit être écarté de toute charge universitaire, éducative ou de transmission.

Le prédateur ne doit rien à personne. Ne dépendant ni des héritages qui lui viennent de ses prédécesseurs, ni des lois qui viennent des autres, il ne peut être qu’un hors-la-loi.

Ne souffrant pas de devoir quelque chose à quelqu’un, le prédateur a besoin d’être installé par lui-même dans le fauteuil d’exception qui lui confère le droit exclusif qu’il s’est octroyé de passer outre tout interdit intangible, ce qui lui assure sa distinction d’avec le commun des mortels. Comme un pharaon. La volonté de vider l’Organisation des Nations Unies de toute possibilité d’action est unanimement partagée par tous les prédateurs. Chacun tente de créer son organisation supranationale pour soumette le reste du monde à l’Un.

Du passé, il fait table rase. Il manigance pour refonder le monde à partir de lui-même comme première origine.

Par exemple, vous vous souvenez de Carlos Ghosn ? D’après l’un de ses proches d’une période de sa vie, Nissan n’a lâché Carlos Ghosn, que lorsque celui-ci a voulu faire disparaître les noms des deux sociétés —Nissan et Renault — dont il était le chef désigné ayant décidé de rebaptiser autrement et d’un seul et même et nouveau nom les deux fabricants historiques d’automobiles. C’est lui, dès lors, qui aurait choisi un nom et ainsi aurait été le créateur d’une nouvelle marque automobile qui aurait fait passer aux oubliettes de l’histoire Renault et Nissan. Il serait édifiant de connaître le nom auquel il avait songé.

Le faux doit être pris pour vrai

Le vrai de ce qu’il commet ou de ce qu’il nie ne doit pas être révélé. Le lecteur peut ici penser au nom donné à la guerre d’expansion impérialiste de Vladimir Poutine, qu’il a appelée « Opération spéciale », ou à la qualification de canular dont Trump a usé pour nier la réalité du réchauffement climatique du fait des activités humaines en expansion qu’il veut illimitée. Si le vrai est dit par hasard ou par accident, il doit être aussitôt désigné comme faux. Si le vrai de la volonté totalitaire de gouvernance des consciences et de ses mensonges est démontré par une personne qui ne se plie pas aux ordres, celle-ci doit être réduite au silence. Le premier pas est de lui couper les vivres, en la chassant de son poste de travail, en la privant de salaire {31}.

Transformer le monde entier en un  immense « No Man’s Land » 

Pour avoir les mains complètement libres, il œuvre méthodiquement pour détruire le « vieux » monde et le transformer en un immense « No Man’s Land » :  c’est-à-dire un grand terrain vague sans foi ni loi, où tous les mauvais coups sont permis, sans limite. Un monde sans loi est un monde sans tiers, sans fonction paternelle, sans fonction maternelle, sans droit. Dans un tel monde, rien ne peut être anticipé. Tous les coups sont permis à celui qui dispose des armes les plus sophistiquées de destruction et d’oppression.

Il ne souffre pas de partager avec d’autres un climat stimulant et serein de concertation et d’humanité. Un tel climat est persécuteur pour lui. Il le casse, s’il sent le moment propice pour réussir son coup.

Pour séduire ceux avec lesquels il a provisoirement besoin de composer, il sait faire semblant. Rien de ce qu’il dit ne l’engageant, aucune difficulté à mentir. Il exècre la légitimité et la légalité. Il préfère signer des décrets toutes les heures, qui sont comme ses « Tables de la Loi ». Il les brandit avec fureur devant une caméra. Sa signature efface l’esprit des lois. Rappelons-nous aussi que l’un des premiers gestes du premier leader de la révolution bolchevique a été de supprimer les « Soviets », c’est-à-dire, les Conseils, tout en dissimulant cette annulation par le nom d’URSS, c’est-à-dire l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques, qu’on a appelé plus couramment l’Union Soviétique.

Le prédateur, un tyran,  a besoin d’instaurer un système de terreur d’État

Changer tous les jours de règles du jeu, est l’outil le plus sûr pour instaurer la terreur et dissuader toute opposition. Hannah Arendt {2} l’a très bien décrit dans ses travaux relatifs au système totalitaire.

L’apogée de la terreur n’advient qu’au bout d’un certain temps, quand il ne reste plus beaucoup de monde, du monde d’avant. Il devient alors nécessaire que les disparitions continuent d’être organisées afin de perpétuer la terreur. C’est alors que commencent à disparaître celles et ceux qui se conduisent en conformité totale avec les prescriptions totalitaires. Quand les excommunications ou les disparitions se produisent de façon aléatoire, sans aucune raison ayant un sens quelconque même fallacieux, quand tout devient absurde, l’apogée de la terreur totalitaire est atteint.

Un monde sans points cardinaux fixes pour s’orienter. Tel est le monde que veulent les prédateurs.

– III – En guise de conclusionPourquoi tant de prédateurs ultra-riches ? Et quelques autres ?

Tout simplement parce que les « Riches » savent bien que les écarts de fortunes entre les riches et les pauvres — c’est-à-dire aussi de puissance — s’étant démesurément accrus dans les dernières décennies, ils peuvent désormais redouter l’irruption erratique et sans but de révoltes pleines d’une rage destructrice. Des révoltes nihilistes. Puisqu’en effet, les pauvres ont bien compris que le seul pouvoir d’intervention qui leur est laissé, ponctuellement, est de détruire, quand parler et dire non n’est pas pris en considération.

C’est pourquoi, les prédateurs appellent de leurs vœux des régimes de dictature tangentiellement totalitaires, afin que la puissance publique se trouve  en position de sévir et de mater sommairement ces révoltes, lorsqu’elles font ou feront irruption.

Mais, il est un autre plan, qu’ils redoutent : celui de l’écart entre les citoyens ayant une fortune d’une autre nature que la leur : la fortune intellectuelle et spirituelle que d’autres citoyens ont acquise en se cultivant et en accédant à une culture humaniste, humanisante et civilisatrice. Entre ces citoyens et d’autres citoyens qui, par leurs conditions de vie, n’ont pas eu accès à cette culture, l’écart est immense. Nous ne vivons pas dans le même monde, car selon l’environnement familial qui est le nôtre, nous n’héritons pas des mêmes capacités de déchiffrement et d’analyse. C’est aussi pourquoi, le système totalitaire ou tangentiellement totalitaire organise systématiquement la suspicion généralisée et se substitue à l’autorité familiale. Il veut la destruction des liens familiaux et de la famille. Tout en affirmant mensongèrement le contraire. Mais, ignorant ou méconnaissant son intimité psychique, le prédateur ne sait même pas qu’il ment et qu’il se ment à lui-même. Si nous utilisons les mêmes mots, nous ne parlons pas dans la même langue.

Ce qui, au passage, dans nos pays, révèle l’échec de l’École de la République, pourtant annoncée comme devant être émancipatrice pour tous. Or, elle ne peut l’être, puisque ses formes d’organisation de la transmission entre générations ne sont pas adéquates à cette fort estimable visée. Cet écart de fortune spirituelle entre les citoyens est tout aussi redoutable pour les puissances financières démesurées qui savent très bien pourquoi elles le sont, et pourquoi, elles veulent rester aussi riches. La raison est que la puissance financière permet de corrompre. Ces puissants peuvent craindre que nous parvenions un jour à éclairer un plus grand nombre de citoyens sur les sources réelles des injustices du monde, sur la voracité sans limite des prédateurs, ainsi que sur les principes et les méthodes qui existent pour diriger le monde autrement.

C’est pourquoi, il leur faut monopoliser les médias, afin de ne diffuser que des fausses nouvelles, de nous faire prendre « des vessies pour les lanternes » et nous faire taire.

Quant à eux, les citoyens privés de l’accès à une culture humaniste, humanisante et civilisatrice, ils constatent que les gouvernants, malgré leurs bonnes volontés, quand c’est le cas, n’arrivent jamais à conduire les politiques publiques redistributives soucieuses de justice sociale et politique, alors qu’ils les ont annoncées. Ils ne peuvent alors qu’être perçus comme impuissants au mieux, comme menteurs au pire. Leur impuissance est la conséquence de l’influence majeure des grands prédateurs, visibles ou pas. Or, nous savons que dans le secret de chacun, il est une part d’ombre. Cette part sombre souffle dans l’oreille interne de nombre de ces citoyens que si le meilleur n’est pas possible et qu’on ne peut être que dans l’impuissance, ce qui est insupportable, on peut au moins exercer une puissance : celle de la destructivité pure. Le seul pouvoir dont ces citoyens peuvent disposer est de se laisser happer à leur insu, ou parfois consciemment, par la spirale de la fascination du pire, sous couvert du meilleur, que les prédateurs ne manquent pas de leur faire miroiter. Un horizon embelli auquel, bien entendu, personne ne croit.

La seule justice accessible ne serait-elle donc que celle de la mortification de tous, de la fin du monde ? Ce que la dérégulation climatique annonce plus vite qu’on ne l’a estimée ou seulement espérée. Qu’est-ce qu’affirment mensongèrement les « innocents aux mains pleines » que sont les prédateurs ou les détenteurs de médias privés ? Ils paradent pour dire que le souci et les mesures de protection de l’environnement sont punitifs et injustifiés, alors qu’ils tentent d’imposer une fuite en avant accélérée vers la fin du monde par la destruction précipitée de la planète et du vivant. Pourquoi ? Parce que regarder et accepter la finitude et le manque à être de l’être humain, ainsi que le besoin de relations de solidarité avec les autres leur est une idée littéralement insupportable.

Nous savons que les écarts immenses de fortunes financières n’ont aucune justification. Nous savons que l’on peut inverser encore la courbe du désastre écologique annoncé. Nous savons que l’on peut diriger autrement, parce que l’on dispose de connaissances avérées et suffisantes pour cela. La voie est notamment d’augmenter le niveau général des connaissances et des compétences dont celles nécessaires à l’éducation à la citoyenneté politique en organisant autrement les rapports de places et les structures de transmission entre générations.

Si nous voulons forger en nous une nouvelle capacité de résistance, il nous faut apprendre à repérer les traits et processus psychiques individuels et collectifs qui rendent possible et probable, sinon certaine, cette apocalypse annoncée. Nous avons à apprendre à observer et à dire quelque chose en situation, au moment adéquat, afin que soit révélée l’évidence de cette violence extrême dont le prédateur est capable. Pour se lever et dire non, de façon incontournable, nous avons à reconnaître ce qui est. Ce qui demande que prenne force et sens en nous, une forme de sursaut de dignité et de consistance.

1 En 1983, Eugène Enriquez a publié un ouvrage qui a pour titre : De la horde à l’état. Il nous a quittés en 2025. S’il était toujours parmi nous, il aurait pu ajouter un chapitre qu’il aurait pu intituler : « Retour à la horde, après l’état ».

2 À cet égard, l’actuelle affaire Epstein « tombe à point nommé » en ce qu’elle révèle de l’enchevêtrement des auto-corruptibilités entre le Pouvoir Politique et le Sexe que la puissance de « l’argent- milliardaire » permet.

3 A la lecture de chacune des grandes inclinations du grand prédateur, dont nous proposons ici une formulation, il est probable que les lecteurs repensent à des situations qu’ils ont vécues personnellement ou aux nouvelles plus récentes entendues aux bulletins d’information. C’est pourquoi — et pour ne pas être trop long — sauf en quelques brefs passages, nous ne donnons pas ici de récits de situations.

Bibliographie

  1. Robert ANTELME, 1947, L’espèce humaine, Paris, Gallimard, 1957.
  2. Hannah ARENDT, 1951, Le système totalitaire, trad. franç., Paris, Seuil, 1972.
  3. Pierre BARRET et Jean-Noël GURGAND, 1985, Le roi des derniers jours – L’exemplaire et très cruelle histoire des rebaptisés de Munster (1534-1535), Éditions Complexe EDS.
  4. Wilfred Ruprecht BION, 1959, Attacks on Linking, Interna. Journ. of Psycho-Analysis,vol 40, 5-6, Traduc. franç. 1982, Attaques contre les liens, Nouvelle revue de Psychanalyse, Paris, Gallimard, N° 25, p.285-298.
  5. Bion y écrit notamment : « L’objet interne qui, à l’origine était un sein externe refusant d’introjecter, de retenir, et de modifier ainsi la force nuisible de l’émotion, est paradoxalement ressenti comme intensifiant, par rapport à la force du Moi, les émotions contre lesquelles il lance les attaques. Ces attaques contre la fonction liante de l’émotion conduisent à un développement excessif, dans la part psychotique de la personnalité, des liens qui ont une apparence logique, presque mathématique, mais qui ne sont jamais raisonnables sur le plan émotionnel. En conséquence, les liens qui subsistent sont pervers, cruels et stériles. »
  6. Bertolt BRECHT, 1941, La résistible ascension d’Arturo UI, Éditions L’Arche Scène ouverte, traduit par Hélène Mauler et René Zahnd, 2012.
  7. Janine CHASSEGUET-SMIRGEL, 1984, « Le fétichisme et la perte de réalité dans la perversion », Ethique et esthétique de la perversion, Seyssel, L’Or d’Atalante, Champ Vallon, p. 265-306.
  8. Janine CHASSEGUET-SMIRGEL, 1988, « Le pervers s’avance masqué », Pouvoirs du négatif  dans la psychanalyse et dans la culture, Seyssel, L’Or d’Atalante, Champ Vallon, pp. 19-25.
  9. Pierre CHODERLOS de LACLOS, 1782, Les liaisons dangereuses, Paris, Gallimard, 2006.
  10. Giuliano DA EMPOLI, 2025, L’heure des prédateurs, Paris, Gallimard.
  11. Roger DOREY, 1981, « La relation d’emprise », L’emprise, Nouvelle Revue de Psychanalyse. Paris, Gallimard, XXIV, Automne, p.117-139.
  12. Alberto EIGUER, 1989, Le pervers narcissique et son complice, Paris, Dunod, 2021
  13. Eugène ENRIQUEZ, 1983, De la horde à l’état  Essai de psychanalyse du lien social, Paris, Gallimard
  14. Sigmund FREUD, 1913,  Totem et Tabou, (1912-1913), revue Imago (« Quelques concordances dans la vie d’âme des sauvages et des névrosés ») [Einige Ubereinstimmungen im Seelenleben der Wilden und der Neurotiker], sous forme de livre, 1913, 4e éd. 1925 [Totem und Tabu, IV, GW, IX, p. 122 sq. ; OCF.P, XI].
  15. Sigmund FREUD,  2015, Totem et tabou, en livre numérique uniquement, Paris, Éditions Payot & Rivages,  (Epub), avec une préface d’André  SIROTA :  « L’émergence de la conscience moderne », p. 8-18.
  16. Sigmund FREUD, 1920-1921. Psychologie des foules et analyse du Moi, Essais de psychanalyse, trad. fr.  Cotet P., Bourguignon A., Cherki A., Paris, PB Payot, 1985.
  17. André  GREEN, 1983, Narcissisme de vie. Narcissisme de mort, Paris, Éditions de Minuit.
  18. Raul HILBERG, 1985, La destruction des juifs d’Europe, Paris, Fayard, 1988.
  19. 19.René KAËS, 1976, « Scénario pervers et position idéologique », L’appareil psychique groupal, Paris, Dunod, p. 138-139.
  20. Ian KERSHAW, Daniel 1985, Qu’est-ce que le nazisme ? Problèmes et perspectives d’interprétation, Paris, Gallimard, 1997.
  21. Arthur KOESTLER, 1940, Le zéro et l’infini, Paris, Calmann-Lévy, 1945.
  22. Le Monde Hors-Série, novembre décembre 2025, 40 cartes pour comprendre les nouveaux empereurs,
  23. Daniel MENDELSOHN, 2006, Les disparus, Paris, Flammarion, 2007.
  24. Natalie NOUGAYRÈDE,  « La mort de Jacques Rossi, le « Français du goulag » », Le Monde, 2 juillet 2004, https://www.lemonde.fr/archives/article/2004/07/01/la-mort-de-jacques-rossi-le-francais-du-goulag_371234_1819218.html [archive]
  25. René Victor PILHES, 1974, L’imprécateur, Paris, Seuil. (1934-2021)
  26. Paul-Claude RACAMIER, 1992, Le génie des origines, Paris, Payot.
  27. Paul-Claude RACAMIER, 1986, De l’agonie psychique à la perversion narcissique, Revue. Française de. Psychanalyse, Paris, P.U.F., l, 50, n° 5.
  28. Jacques ROSSI, 1997, Le manuel du Goulag, Paris, Payot.
  29. Jacques ROSSI, 1995, Fragments de vie. (20 ans dans les camps soviétiques), Paris, ELIKIA.
  30. Philippe SANDS, 2016, Retour à Lemberg, Paris, Albin Michel, 2017, pour la traduction française.
  31. Mihai SEBASTIAN, 1996, Journal (1935-1944), Paris, Stock pour l’Édition française, 1998. Iosif Mendel Hechter est son nom, né le 18 octobre 1907, mort accidentellement le 29 mai 1945 à 37 ans, renversé par un camion soviétique.
  32. André SIROTA, 2017, Pervers narcissiques. Comprendre Déjouer Surmonter, Paris, Le Manuscrit. (Dans cet ouvrage le lecteur trouvera une bibliographie des travaux des auteurs ayant étudié les processus perversifs ou perversivant et dérives nihilistes dans les relations interhumaines et les groupes.)
  33. Robert STOLLER, 1984, La perversion et le désir de faire mal, La chose sexuelle, Nouvelle Revue de Psychanalyse, Paris, Gallimard, N° 29, Printemps 1984, traduit de l’américain par B. Bost , p. 163-164.
  34. Donald Woods WINNICOTT, 1951, Objets transitionnels et phénomènes transitionnels, De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot,1969.
  35. Jianwei XUN, 2025, « L’Empire de l’hypnocratie », L’Empire de l’ombre – Guerre et paix au temps de l’IA, direction Giuliano da Empoli, Grand Continent, Paris, Éd.  Gallimard, p. 23-42