Comment t’appelles-tu « Charlie » ?

Comment t’appelles-tu Charlie ?

Le 7 janvier 2017

 

Un enfant forge son humanité quand il bénéficie d’un environnement humain, c’est-à-dire attentif et intéressé à découvrir en lui le nouvel être humain en devenir qu’il est, porteur d’un projet original et constructif qu’il aura à chercher-trouver au fond de lui, puis à déployer en s’étayant  sur la sollicitude éducative de ses premiers entourages. Le premier milieu de vie est sa famille ou la structure qui supplée à celle-ci, le cas échéant et en tout ou partie, encore faut-il que ce groupe familial ou social soit lui-même activement affilié à une société et forme avec elle un univers d’appartenance structurant. Constitué de prédécesseurs dotés de la capacité de sollicitude, cet environnement-là est celui qui permet à un enfant de grandir et de vivre avec d’autres l’expérience de cinq capacités majeures qu’il pourra intérioriser au cours de « son travail de grandir ».

Ces cinq capacités sont :

la capacité d’être sensible à la souffrance d’autrui ;

celle de reconnaître l’autre comme un semblable et un différent à la fois qui fait que l’on est capable de supporter tant la compagnie du semblable en l’autre que celle du différent ;

celle de participer à des controverses par lesquelles l’enfant se confronte et apprend en même temps à se confronter à l’altérité qui permet de sortir de l’immobilité psychique et culturelle et d‘un destin mortifiant ;

la réciprocité, par laquelle il apprend à accorder à autrui un égal accès aux droits et devoirs fondamentaux que ceux qu’il s‘accorde à lui-même ; cette capacité suppose un renoncement tant à la logique mortifère de la succession interrompue de fureurs, de violences et de crimes, de génération en génération qu’à la revendication d’un statut d’exception pour soi ;

enfin, l’accès à une conception et une pratique de la liberté individuelle toute différente que celle qui a le plus souvent cours ; l’individu y a accès avec bonheur quand il comprend que la seule liberté individuelle réelle qui puisse exister n’augmente que quand la liberté de l’autre augmente aussi.

Un mercredi de janvier 2015, je franchissais lentement les portes successives d’un collège pour en sortir. Quand, dans le même interstice, je me trouve tout proche, presque nez à nez avec trois élèves aux visages poupons. L’un d’eux, plus grand que moi, me dit : « Tu es Charlie ». Je vois trois paires d’yeux me scruter : que devais-je entendre ou privilégier : tuer Charlie, tu hais Charlie ou tu es Charlie ? Surpris de leur interpellation, je leur réponds aussitôt : « Je m’appelle André ». Alors, tous trois se détendent et me disent immédiatement l’un après l’autre leur prénom tout en me souriant d’une façon que j’ai ressenti comme affectueuse : Ils commencent par me dire : « Tu es André » puis, me dit l’un : « Moi, je m’appelle Abderrahmane », un autre : « Moi, je m’appelle Farid », le troisième : « Moi, je m’appelle Aldelhaoued ». Puis, nous nous sommes salués pour nous dire au revoir, ils avaient l’air heureux. Je sortais alors du collège Aimé Césaire à Paris 18e, où venait d’être accueillie une réunion du conseil national de l’innovation pour la réussite éducative (CNIRÉ), dont je suis membre au titre du collectif des associations partenaires de l’École publique (CAPE), quelques jours après le 7 et le 11 janvier 2015.

En chaque instant de la vie, du fait des résonances entre ses réalités psychiques et les réalités environnementales des mondes externes, l’être humain est renvoyé à des tensions énigmatiques dont le sens lui échappe, aussi ne peut-il les réguler. S’il s’efforce de s’en délivrer en parlant, analysant puis en élaborant ce qu’il ressent confusément, il parviendra à comprendre pourquoi advient ce qui se passe en lui. En parlant avec d’autres, au lieu de s’en intoxiquer par des accumulations successives de non-dits et d’impensés, il peut intégrer chaque nouvelle expérience à sa vie sociale, relationnelle et psychique en augmentant son territoire psychique intérieur, ce qui lui ouvrira un accès aux territoires extérieurs à partager en entrant en immédiate relation, sans défensivité excessive, avec les autres réels et non avec un autre imaginaire dont il recherche vainement la protection ou la reconnaissance, ou la caractéristique par laquelle il se sentira annulé ou humilié.

Pour quelques temps, « Charlie » a été pour beaucoup un synonyme d’être humain. Ne les oublions pas. Faisons durer ces quelques temps.

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