Des clés pour réussir au collège et au lycée

Ouvrage collectif coordonné par Françoise Rey et André Sirota,

Toulouse, Édition érès, 2007

En 1981-1982, sur l’impulsion d’un groupe d’enseignants caennais, une quarantaine de professeurs ont commencé à se réunir pour réfléchir à ce que pourrait être « une autre école ». Ils pensaient que la souplesse et la diversité des structures, l’individualisation des apprentissages, un enseignement moins parcellaire, l’association des élèves à la vie de l’établissement, la création d’une instance de concertation et de délibération engageant tous les professeurs, l’ouverture sur le monde extérieur, etc., permettraient de mieux répondre aux besoins des élèves et des enseignants. Le Collège lycée expérimental d’Hérouville-Saint-Clair ou Clé est l’un des quatre établissements expérimentaux habilités en 1982 sous le ministère Savary. Son projet a été élaboré par une équipe d’enseignants volontaires. Dès les premiers temps de l’expérience, devant les difficultés éprouvées à rendre fécondes leurs instances de délibérations, ils ont fait appel à un psychosociologue universitaire.
L’ouvrage Des clés pour réussir au collège et au lycée, rend compte de cette aventure collective, de cette création institutionnelle et du travail qui s’y déploie. Il regroupe des témoignages d’enseignants, de parents, d’élèves qui ont participé à la création de cet établissement public ouvert depuis 1982. Dans cet ouvrage, le travail réel des enseignants est relaté par eux-mêmes. L’ensemble des chapitres donne une idée de l’originalité du fonctionnement de l’établissement, de l’engagement de ses membres. Ses auteurs l’ont écrit pour dire et faire sentir, sinon partager, leur conviction, confortée sur l’expérience collective : oui, il est possible, dès maintenant, de changer l’école, de la rendre à la fois plus efficace et plus juste, plus humaine, plus conforme aux valeurs d’une société démocratique. Comment ? En appelant chacun à plus d’initiative et de responsabilité, en instaurant entre tous les membres de la communauté éducative les rapports de respect mutuel et de coopération qui se tissent au travers d’une parole vivante, authentique, une parole donnée et reçue, une parole échangée.
Le travail d’enseignement et d’éducation des jeunes générations ne va pas de soi. Prendre du temps périodiquement avec d’autres pour mettre au travail son identité professionnelle en mouvement, en outre bien élargie ou diversifiée dans un établissement comme le CLE, est nécessaire. Bien plus que par le passé, l’école est mise en concurrence avec de puissants médias. Les enfants sont soumis à quantité de stimulations, d’images, d’influences, de pressions et de bribes d’informations désarticulées ou contradictoires. Désormais, l’école ne fait figure que d’une source de données parmi d’autres. Le triomphe des Lumières et de la raison ne font plus recette. L’école n’est pas anticipée comme débouchant sur l’insertion sociale et professionnelle, encore moins comme voie de promotion sociale. Quant à son projet émancipateur, on n’en parle plus guère. Enfin, bien que tout le monde lui demande de réaliser l’impossible, les conditions de mise en œuvre de ses missions ne sont ni toujours aménagées, ni vraiment connues. Dans ce contexte, être enseignant confronte tous les jours à la question du sens du métier.
Une instance d’Analyse et d’élaboration individuelle et collective de Situations Educatives – appelée Ase – a été créée dès le début. Elle réunissait des volontaires, une fois par mois. Dans l’Ase, les participants ont pu y exprimer les souffrances professionnelles ou institutionnelles, les conflits, les incidents critiques qui mettent la communauté scolaire en émoi, les conditions propices aux coopérations, les entraves à celles-ci, les problématiques de certains élèves, les dynamiques de certains groupes-classes. Le groupe ? Sait-on vraiment ce que l’on provoque à son insu en instituant les élèves en groupe ? Cette forme de collaboration avec un chercheur et tiers externe ayant l’expérience des processus collectifs et des circulations inconscientes et un intérêt pour les processus éducatifs et de formation préfigure celle qui pourrait être imaginée à l’avenir dans les établissements scolaires avec des enseignants volontaires.
Composé de récits d’expériences, cet ouvrage donne des « clés » à tous ceux qui s’intéressent à l’école. Alors que tous les jeunes devraient être contents d’aller au collège ou au lycée, d’apprendre, de se socialiser, de grandir, d’être en relation avec d’autres, de découvrir par différentes approches le patrimoine culturel, d’aller à la conquête du monde et d’eux-mêmes, ils renâclent, même dans un établissement scolaire innovant. Ils usent le désir de l’enseignant. Ils luttent parfois contre la tâche, contre le professeur, contre les règles, contre eux-mêmes, en pleine classe. Ils déconcertent. Ils attendent pourtant d’être compris et devinés ; en même temps, ils n’aiment pas qu’on les cerne de trop près et passent leur temps à des manœuvres d’esquive pour échapper à la volonté des adultes de leur transmettre quelque chose et d’avoir ainsi prise sur eux. Pour faire face aux figures d’autorité, aux adultes, à l’institution, au professeur, ils font groupe, passivement ou activement ; et du fait du fonctionnement scolaire, la plupart du temps le professeur est « seul » dans la classe et dans l’institution. Au Clé, les professeurs font partie de l’institution et ont des liens d’appartenance, ils ne se sentent pas seuls. Cette expérience montre de façon concrète l’importance d’une parole instituée pour recréer le lien social toujours menacé.
L’originalité de l’ouvrage tient à l’étroite articulation, dans la conception et l’écriture, entre le travail théorique du chercheur en sciences humaines, André Sirota (auteur de l’introduction, de la conclusion et d’un commentaire sur chacun des textes) et le travail quotidien des enseignants. Ce type de collaboration, issue de vingt années de travail en commun, préfigure celle qui pourrait être instaurée demain dans les établissements scolaires et entre les enseignants volontaires et des accompagnateurs psychosociologues qui pourraient les aider à mener à bien leur difficile mission d’aider les jeunes d’aujourd’hui à « grandir » à apprendre. L’espace intermédiaire créé et mis sous la responsabilité d’un tiers externe, rendant la parole plus libre et élaborative, montre l’importance d’un lieu de paroles instituées pour recréer le lien social toujours menacé.

1 – Rey, F., Sirota, A., (dir.) (2007) Des clés pour réussir au collège et au lycée, Ramonville-Saint-Agne, Érès. Ce sont des témoignages et des réflexions sur le collège lycée expérimental (Clé) d’Hérouville-Saint-Clair (14), parus aux éditions Érès en janvier 2007. Cet ouvrage est co-écrit par Françoise Rey, agrégée de lettres classiques, retraitée de l’Éducation nationale, cofondatrice du Clé dont elle a par ailleurs assuré la direction, par voie élective, pendant quatre ans ; les autres auteurs sont André Sirota, des enseignants, des parents d’élèves, des élèves et des anciens élèves.

 

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